Saturday, May 6, 2006

May Day

Plusieurs événements politiques et musicaux se télescopent en ce début mai aux États-Unis. Il y a tout d'abord le puissant mouvement Latinos, qui a mobilisé en demi-million de personnes le premier mai, à l'occasion d'une "journée sans immigrants" : ne consomment pas, ne vont pas travailler, ne vont pas à l'école. Quand on connaît la faible mobilisation des travailleurs nord-américains, et leur peu d'identification commune, il y a de quoi se réjouir de voir autant de gens se mettre en grève illégale et dégager un véritable rapport de force face au gouvernement qui menace de se durcir face aux immigrants illégaux, très majoritairement latinos. Ceci de manière tout à fait hypocrite, alors que l'establishement se passerait bien difficilement de la main d'oeuvre bon marché venue du sud, d'autant plus malléable lorsque sans statut... "A Protest That Works" dit le Seattle Weekly, alors que le LA Weekly parle d'un "Day of power" et le Pasaneda Weekly d'un "Day full of immigrant". On peut prévoir où mènera la maturation du mouvement. "Today we march, tomorrow we vote", dit l'un de leur slogan, ce qui risque de peser dans la balance, quant on sait le taux d'abstention aux États-Unis. The Vote Next Time dit le LA City Beat.

Sur une note plus grave, le 4 mai voyait le 36e anniversaire du massacre de Kent State. Ce jour là, en 1970, des manifestants se réunissait pour le quatrième jour consécutif pour protester contre l'invasion du Cambodge, alors qu'à son élection deux ans plus tôt, Nixon avait promis la fin de la guerre au Vietnam. Le 2 mai, les protestataires incendient un édifice militaire et l'état d'urgence est décrété. L'armée prend place sur le campus, ce qui n'empêche pas les manifestations de se tenir. Enfin, le jour fatidique, les soldats font feu, tuent quatre personnes, dont deux qui se rendaient à leurs cours, et en blessent neuf autres. La confusion règne quant aux raisons précises qui ont déclenclé la tuerie : le Ohio Free Times revient sur la question et pose beaucoup plus de questions qu'il n'apporte de réponse. Malgré l'espoir d'obtenir la vérité, les survivants, dont Alan Canfora, un des blessés qui entretient la mémoire de l'événement, tentent tant bien que mal de faire la paix avec eux-même et portent plutôt le blâme sur les gouvernements de l'époque. Alors comme aujourd'hui, des dirigeants belliqueux et républicains (ça va ensemble) ont préféré mentir et creuser la polarisation à l'intérieur de la société plutôt que de se rendre à l'évidence. Voir aussi ce site.


Neil Young (avec Crosby, Still & Nash) a été l'un des premiers à réagir à l'époque, avec la chanson Ohio, un jab enragé, aussi direct que la tuerie elle-même. C'est le même Young qui fait paraître ce mois-ci Living with war, un album de "metal-folk protest", selon ses termes, conçu en moins d'un mois, joué avec un power-trio, une trompette et un choeur de cent voix. Le concept de l'album pourrait être celui de la subtilité zéro, tellement les titres sont parlant : "Shock and Awe", "Flags of Freedom", "Let's Impeach the President"... L'ensemble est rude et révolté, chanté avec urgence, la guitare dans le tapis et des mélodies simples et accrocheuses. C'est un album de combat, et déjà des radios le font tourner, une station de Los Angeles l'ayant même fait jouer au complet sans interruption. La presse est enthousiaste, trouvant enfin les protest songs qu'elle réclamait au début de la guerre en Irak. Le grand mérite du disque est d'excorciser le climat de terreur qui règne depuis le début de la guerre car, en effet, nous "vivons avec", et les symboles de la prétendue liberté, les nom des missions et la situation du président sont d'une concrétude apeurante, notre pain quotidien. Mais le mensonge se fissure, et l'opposition grandissante au sein même des États-Unis laisse poindre une lueur d'espoir, dont l'album de Neil Young témoigne. Ai-je dit que je le trouve excellent et nécessaire? Vous pouvez l'écouter sur Internet.


La politique est curieusement absente du disque de Bruce Springsteen, We Shall Overcome : The Seeger Sessions, alors que le Boss avait écrit de superbes chansons sur les immigrants Latinos sur son "Ghost of Tom Joad". À l'exception de l'hymne de la lutte pour le droits civiques du titre, Springsteen interprète des chansons popularisées ou écrites par Pete Seeger, même si plusieurs ont été dérouté de le voir chanter "Mary don't you weep" ou "John Henry" alors qu'il y aurait de la place pour mettre en valeur la fibre militante de celui qu'on a appelé le "boy-scout du folk". Peu importe, l'album est festif, "rollicking" et "staightfoward" comme ils disent en anglais, avec un band de 17 musiciens - les instruments traditionnels, une section de cuivre et de choristes. "My Oklahoma Home", de Sis Cunningham, fondatrice de la revue Broadside, est du nombre, tout comme "Eye on the prize" et "Pay me my money down", ce qui en fait un disque moins innocent qu'il n'en a l'air. Springteen a commencé sa tournée au festival de jazz de New Orleans, sur laquelle la ville mise beaucoup pour aider à sa reconstruction, avec tout son band, et a joué "How Can A Poor Man Can Stand Such Times and Live?", réécrite pour l'occasion, où il montre sa sympathie pour les sinistrés et dénonce les pouvoirs en place pour leur inertie et leur négligence. La pièce n'est - malheureusement - pas sur le disque, mais son site officiel fait jouer l'enregistrement de New Orleans : à écouter! J'avais fait part précédement des opinions radicalement divergentes sur ce disque. Je suis content d'avoir fait mon choix : pour! D'ailleurs, Fred de chez CD Mélomane vous le recommande ; le Boss ne le sait pas, mais c'est proche de la consécration ultime.


Redemption Songs, Chris Morris, LA City Beat
Neil Young, Living With War , Alexis Petridis, The Guardian
Springsteen delivers emotional set at Jazz Fest, Steve Pond, Boston Globe
Bruce Springsteen’s Latest: A Joyous Roots Music Collection, Christopher J. Stephens, National Ledger.

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