Monday, May 15, 2006

Gillian Welch

Gillian Welch occupe une place à part dans le monde du folk contemporain. Appartenant au spectre large de « l’alt-country », puisqu’il semble que la pensée ait besoin de ces catégories, elle transporte dans ses chansons le vaste fonds de l’americana, que ce soit la musique appalachienne, les folksongs, les classiques de Nashville, tout en payant son tribut, en spectacle, aux grands auteurs-compositeurs, tels Bob Dylan, Neil Young ou Townes Van Zandt. Accompagnée de David Rawlings, compagnon du début et guitariste exceptionnel, ils forment ce qu’ils décrivent comme un « groupe de deux personnes qui a pour nom Gillian Welch ».


Gillian est née à Manhattan le 2 octobre 1967, et adoptée le jour de sa naissance. À l’âge de quatre ans, ses parents adoptifs, Ken et Mitzie Welch, qui travaillent dans la musique pour la télévision, déménagent à Los Angeles, où elle grandit. Elle commence des études à l’Université de Californie à Santa Cruz. Selon le récit qu’elle en fait au journaliste du New-Yorker, arrivée à Santa Cruz au college, elle boit pas mal, joue de la basse dans un band goth, Penny Dreadful, puis de la batterie dans un band de surf, «Thirteenth-Floor something or other» (« I was always extremely high on acid, and I wouldn’t realize that the song had ended, so there were a lot of drum solos »), prend des cours de céramique, avant de finalement se trouver des colocs qui jouaient du bluegrass qui jouait dans une pizzeria. Elle chante à quelques reprises avec eux et trouve son répertoire. Elle se retrouve ensuite au Berkeley College of Music de Boston, une école axée sur le jazz où elle se sent « comme une martienne » ; quoiqu’il en soit, elle y fait la rencontre de David Rawlings. En 1992, les deux s’installent à Nashville, où commence véritablement leur carrière. Ils ont raconté au journaliste du New-Yorker comment, à Nashville, habitant près d’un aéroport, ils s’étaient à habitué à enregistrer la nuit, entre minuit et six heures, quand les avions s’étaient enfin tus. Dans les pauses, ils se promenaient dans la ville ; Nashville leur semblait alors une ville paisible, pleines de fantômes qui prenaient vie quand ils chantaient leurs chansons.


Rawlings a grandi à Slatersville, Rhode Island, une ancienne ville de textile. Il a commencé à jouer de la guitare à quinze ans, à l’invite d’un ami, pour le spectacle amateur de l’école, qu’ils ont remporté l’année suivante. Il s’est montré doué dès l’abord. Il est un guitariste extrêmement inventif ; ses solos sont audacieux, pleins de variations chromatiques, de dissonances calculées, de double-stops et de cordes ouvertes qui servent de drones, souvent contre les accords auxquels ils sont reliés. Ses prouesses sont pourtant soumises à son plus grand talent, celui de mélodiste. Rawlings joue sur une Epiphone Olympic 1935, une guitare « arch-top » bon marché de l’époque qui donne le son particulier du groupe. Il est peut-être le seul musicien à jamais en avoir fait son instrument principal. Le son en est si inhabituel que lors d’un festival, Doc Watson, qui est aveugle, s’est enquis auprès de Rawlings pour savoir de quel genre d’instrument il s’agissait…


L’année suivant son installation à Nashville, Gillian gagne le concours d’écriture du Merlefest, un des plus gros festivals de bluegrass nommée en l’honneur du fils de Doc Watson et, chose inhabituelle, ses chansons sont chantées, avant même la parution de son premier disque, par Tim O’Brien et Emmylou Harris (Orphan Girl), et le Nashville Bluegrass Band, qui ont repris One More Dollar et Tear My Stillhouse Down. La participation au film O Brother Where Art Thou? et à sa trame sonore, en 2000, marque un tournant. Désormais acteurs distingués de la scène de l’alt-country, ils ont collaboré avec la plupart des grands, de Ralph Stanley à Ani Di Franco, participé aux hommages à Greg Brown, John Hartford et John Hurt, en plus de réaliser l’immense album du Old Crow Medecine Show, avec qui ils ont tourné une bonne partie de l’année 2004.


Leur musique est simple, mais difficile à catégoriser, pour peu qu’on veuille aller plus loin que l’étiquette « folk ». Inspirés du country, du old-time et du bluegrass, ils y entremêlent des éléments de rock’n’roll, de gospel, de jazz ; mais toujours à leur manière, caractérisée par des rythmes languissants, très lents. Gillian a une voix alto qui donne l’impression de chanter sans artifices, même si elle emprunte certains éléments à la tradition bluegrass. Elle s’entremêle à la perfection avec celle de Rawlings si bien que parfois on ne sait plus qui chante. Ses personnages sont travailleurs itinérants, cow-boys solitaires, gens humbles tourmentés par le destin, hors-la-loi, criminels, soldats, contrebandiers, pouilleux, beautés déchues, filles de fermiers ; ils parlent simplement et intensément d’un monde trop mystérieux, dur, incompréhensible.


Revival, leur premier disque, est paru en 1996. Réalisé par T-Bone Burnett, il a remporté cette année-là le Grammy du meilleur album « Folk contemporain », dont les précédents lauréats étaient Johnny Cash, Bob Dylan et Bruce Springsteen. On y trouve notamment la superbe Annabelle, une brève chanson sur la dureté de la vie en campagne, où la seule chose qui peut sortir de cette terre ingrate est la naissance d’une fille, née au deuxième couplet et morte au troisième : « We cannot have all things to please us, no matter how we try / Until we've all gone to Jesus, we can only wonder why » ; elle met en scène un « moonshiner » repentant (fabricant d’alcool de contrebande) dans Tear My Still House Down. Orphan Girl et Barroom Girls poursuivent sur la voie des déshérités, alors que le gospel By The Mark et la douce Acony Bell sont d’une poésie épurée. Plus encore que les sujets des chansons, c’est l’art d’écrire et sa maturité qui surprend. L’usage de l’ellipse et du non-dit donne aux pièces l’aspect grand et terrible des folksongs, et qui ont fait dire que les chansons de Gillian Welch sont timeless, qu’elles auraient pu aussi bien être écrite il y a cent ans.


Hell Among The YearlingHell Among The Yearlings est un album profond, noir et hanté. Dès l’attaque, Caleb Mayer donne le ton, une histoire sordide où la narratrice tue l’homme qui veut la violer. My Morphine est l’une de ses chansons les plus hypnotiques, longue et lente. Miner’s Refrain, formellement une chanson sur les mineurs, répète inlassablement son refrain « I’m deep in a hole, down in a deep dark hole » ; alors que plane un mystère menaçant sur Whiskey Girl : « Nowhere man and the whiskey girl / They loaded up for a weekend in the underworld ». C’est bien un album de l’envers du monde, où la mort pointe, bien sûr dans I’m not afraid to die, mais aussi dans le gospel Rock of Ages, où l’approche des jours derniers sert de prétexte à évoquer la famille défunte. L’album se clôt par une pièce plus lumineuse, Winter’s come Come and Gone, qui évoque le passage des saisons à travers le message qu’apportent les oiseaux, ajoutant une touche symbolique et mythologique. Musicalement, l’album se distingue part un jeu plus raffiné, avec de longues séquences musicales qui reviennent en boucle, et par l’apparition du banjo, joué en clawhammer, le style traditionnel appalachien. Hell among the yearlings est une oeuvre exigeante mais nécessaire, qui distingue radicalement ses auteurs de la vaste majorité des artistes contemporains.


Time (The Revelator) est sans contredit le chef-d’oeuvre de Gillian Welch. Un autre album hanté, plus positivement cette fois-ci, par les figures archétypales de la mythologie américaines, qui n’est pas sans rappeler la « période symboliste » de BobDylan. Les citations et emprunts, à la fois dans les textes et les phrases musicales, sont innombrables et donnent l’impression d’un « collage » de la culture traditionnelle, traversé par le puissant souffle d’une auteure inspirée dont la pièce titre est emblématique. La rêverie de Elvis Presley Blues est la même, alignant la mort du King à celle, héroïque, de John Henry, sur une musique enpruntée au Spike Driver’s Blues de John Hurt. Une des pièces phares est April the 14th part 1, qui raconte l’histoire d’une soirée pourrie pour un groupe de rock, dans une salle vide d’un trou perdu, sous l’ombre du « Ruination Day », le 14 avril, date anniversaire du naufrage du Titanic, de l’assassinat de Lincoln et de la tempête de sable qui dévasta l’Oklahoma. La presse ne s’est pas pointée, et ils n’auront pas assez de recettes pour se payer « half a tank of gas », mais la narratrice est fascinée pour ces étrangers « sicked and stoned / and strangely dressed » qui descendent dans le « bottomland », seuls espoirs d’un ailleurs dans une petite ville américaine ; dans Ruination Day part II, l’histoire est replacée dans l’épopée avec une structure emprutée à 500 miles, popularisée par Judy Henske. I Want to sing that Rock’n’roll est un genre de gospel, qui amène encore une fois le rock sous le signe de la nostalgie, dont une des meilleures ligne est « I want to electrify my soul ». Red Clay Halo est de la trempe des chansons de Revival, d’ailleurs composé à la même époque, alors que Everything is free est d’une beauté métaphysique, que certains esprits tristes ont réduit à une chanson anti-Napster. L’album se clôt avec I Dream a Highway, qui dure 14 minutes, et convoque, comme des fantômes, les grands personnages de la tradition – John Henry, Jack O’Diamond, Po’ Lazarus, mais aussi Gram Parsons et Emmylou Harris – qui sont la lignée dans laquelle l’auteure cherche et trouve – finalement – sa place.


Gillian dit de Soul Journey qu’il est son album « le plus ensoleillé ». On remarque dès l’abord un band qui l’accompagne, que j’ai trouvé lourdaud aux premières écoutes, mais qui s’insère à la longue. Miss Ohio est typique de l’art de l’auteure, avec trois couplets de trois lignes et un refrain, qui laisse toute la place à l’évocation d’une fille promise au mariage qui veut profiter de sa jeunesse et s’éclater : « I wanna do right, but not right now » est la ligne qui revient en boucle. Deux traditionnels s’insèrent, Make me a pallet on your floor et I had a Really Good Mother and Father, où Gillian est seule à la guitare dans un contexte intimiste. Le son de la Hammond B3 ouvre Wayside/Back in Time, alors que le fiddle de Ketch Secor, leader du Old Crow Medecine Show, est présent sur No One Knows My Name, à la sonorité old-time – la mélodie est très proche de Peg and Awl – tout comme sur l’épique Wrecking Ball, longue ballade rock, vraie pièce maîtresse du disque, que plusieurs ont comparé à du Neil Young, qui raconte la traversée beatnik d’une tête brûlée dans le rêve américain, finissant dans le tremblement de terre de 1989 à San Francisco. Soul Journey est un album d’ambiance, plus raffiné qu’il n’y paraît à l’abord, et qui ouvre de nouvelles perspectioves à la musique de Gillian Welch.


Il existe aussi un DVD, genre de produit dont je ne suis pas un fan, intitulé The Revelator Collection, qui présente les trois vidéos de l’album, et une dizaines de performances en concert, du plus grand intérêt, incluant Pocahontas, de Neil Young, et Billy, de Bob Dylan, une pièce oubliée de la trame sonore de Pat Garret & Billy The Kid (on se souvient plutôt de Knockin’ on Heaven’s door).
Tout récemment, Billboard annonçait que les deux compères sont en post-production pour un nouveau disque, dont on ne connaît pas la date de parution. Profitons-en pour déplorer l’absence de deux disques qui devraient exister : tout d’abord une compilation de ses compilations sur les albums hommages et trames sonores, qui rempliraient facilement les 74 minutes d’un CD ; et d’autre part un live des premières années. Car Gillian Welch est aussi une interprète de premier rang, à la fois généreuse, respectueuse et capable d’enrichir les pièces de sa propre personnalité. Les enregistrements live des premières années, qui circulent sous le manteau, sont merveilleux.


Références : Certains passages du texte biographique sont une traduction de l’excellent texte du New Yorker paru en septembre 2004, The Ghostly Ones : How Gillian Welch and David Rawlings rediscovered country music, d’Alec Wilkinson. Nous ont aussi servi l’article de Wikipedia et la notice biographique de l’excellent Guide de la country et du folk, de Gerard Herzaft et Jacques Brémond, Fayard, 1999. En plus des innombrables pages Internet, merci Google.
Site officiel et Discographie. Les textes et partitions sont largement disponibles sur Internet, mais voici un bon site et un autre plus complet qui est ce que j’ai trouvé avec le moins de pubs agressantes. À ma connaissance, il n’y a pas de « fan site », et c’est dommage.

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